« Le petit Sétois que je suis toujours resté »

Lors de la venue du président de la République François Hollande à Avignon pour le centenaire de la naissance de Jean Vilar, le directeur de la maison Jean Vilar, Jacques Téphany, a lu un extrait d’une lettre rédigée par Jean Vilar à la fin de sa vie.

J’ai trouvé cette lecture très émouvante. Aussi je souhaitais partager cet extrait avec vous:

« La mélancolie souriante de la maturité. J’aimerais écrire là dessus. Mais je ne sais plus écrire. Si j’ai jamais su. Je rêve souvent de belles choses que j’ai écrites. Et cela me satisfait. Je t’assure qu’elles sont très belles. Le soleil s’y joue. Et la mer. Et le sable aussi, ici et là. Je m’y émerveille de la gracieuse vivacité du plus banal des poissons: ou la muge ou la lesse. Je les marie ensemble et foin des connaissances zoologiques! Et le conte ainsi écrit dans ma pensée, je suis satisfait, je me lève, je regarde par la fenêtre la tourefel, le petit soleil discret de l’Ile-de-France et je dis, pensant à toi: « Que le monde est beau, ma bien aimée, que le monde est beau. » Et puis, tout à coup, je m’attriste, je pense à ceux qui crèvent de misère en ce monde trop beau (car j’ai failli crever de misère en me jeunesse, ne l’oublie jamais) et je rejoins alors ma table de travail où, dans un désordre révolutionnaire de livres et de pièces de tous les pays et de tous les siècles, je cherche l’œuvre que mes « populaires » entendront l’an prochain en ce Chaillot, tant de fois par moi honni et tant de fois retrouvé. Et je me remets à rêver à ces belles choses que je n’aurais pas écrites, où la passion et les passions se dévorent elles-mêmes; à ces textes que je n’aurais pas écrits, où le poète se crée des vies illusoires et où le petit Sétois que je suis toujours resté aurait vécu dans la peau d’ Hercule, de Thésée, mais aussi avec la douloureuse poitrine de Tchekhov, les folies de Baudelaire, et le squelette craquant de Voltaire. »